La bataille d’Avins (20 mai 1635) d’après les témoins

La bataille d’Avins dans les Mémoires de Richelieu

Cependant l’armée du Roi s’était déjà mise en chemin ; car après avoir demeuré quelque temps à attendre, enfin les généraux, considérant qu’il serait plus glorieux au Roi d’aller au-devant de ses alliés qu’eux venir à nous, et que ce délai nous était préjudiciable, non-seulement donnant lieu aux ennemis de se reconnaître et de reprendre courage, mais encore de nous nuire et d’empêcher ou rendre très-difficile la jonction de nos armées, si passant dans le Luxembourg ils se saisissaient des passages, et avec des arbres coupés traversaient nos chemins, se résolurent de ne différer pas de marcher, nonobstant que l’armée des Hollandais ne fût pas si avancée comme elle devait. Ils divisèrent l’armée en deux brigades, l’une pour être commandée par le maréchal de Châtillon, l’autre par le maréchal de Brezé, nommés par le Roi pour commander son armée avec pouvoir égal, et s’étant accordés entre eux que chacun commanderait alternativement toute l’armée, et marcherait à l’avant-garde avec sa brigade. Le maréchal de Châtillon, comme le plus ancien, commanda la première journée et passa la Meuse à Mézières le 7 et 8 mai, et fut suivi de l’autre brigade, du canon et de l’artillerie, et envoyèrent en chemin demander passage sur le pont de Bouillon, qui leur fut accordé par le sieur Fériff, gouverneur de ladite place, pource qu’il savait bien ne leur pouvoir résister ; il les pria néanmoins de ne pas faire passer le canon sur le pont, que jamais les Espagnols n’en avait usé ainsi, et qu’afin que cela ne lui pré- judiciât point à l’avenir, il les suppliait de faire de même, vu principalement qu’il y avait deux ou trois gués à cinq cents pas au-dessous où il n’y avait que deux pieds d’eau ; à quoi les généraux lui répondirent que s’ils avaient à passer sur sondit pont, ils en useraient avec toute la courtoisie qu’il leur serait possible, ce qu’ils firent ; car ils passèrent la rivière de Semoy en trois lieux, l’artillerie au gué de Cugnon, partie de l’infanterie sur le pont de Bouillon, et l’autre avec la cavalerie au gué de la Forêt. Le sieur de La Meilleraie avec deux régiments et deux couleuvrines passa par Orsimont, qu’il prit à composition, et tous les corps de l’armée s’assemblèrent le 13 mai à Palizeuil, où ayant séjourné le lendemain pour refaire leurs chevaux, ils passèrent le 15 la forêt de Tellin par un chemin qu’ils avaient fait reconnaître. Le maréchal de Brezé se logea au-delà sur le bord
du bois, et le maréchal de Châtillon en-deçà, et le 16 arrivèrent à Rochefort, lieu avait été donné pour rendez-vous à notre armée, où ils attendirent un jour pour apprendre des nouvelles de l’armée du prince d’Orange, et, n’en entendant point, résolurent d’aller au-devant de lui jusqu’à Maestricht, bien qu’ils eussent avis assuré que l’armée des Espagnols, qui était assemblée vers la Sambre, en était partie et venait de passer la Meuse à Namur pour venir au-devant de nous. Le 18, les deux brigades se séparèrent ; le maréchal de Châtillon, ayant ce jour-là l’avant-garde, prit la route de Marche-en-Famine, petite ville de Luxembourg où il y avait garnison espagnole, qui d’abord se rendit à composition et reçut ses troupes, qui ce même jour y logèrent, et le maréchal de Brezé avec l’arrière-garde prit la main gauche entre Namur et Marche pour s’opposer au secours, en cas que la place fit résistance, et campa autour du village de Nelten. Le lendemain, la nouvelle continuant du passage des Espagnols et qu’ils venaient à nous, il fut résolu entre les généraux que l’on marcherait en bataille, et que l’on suivrait au premier logement, qui fut ce jour même à Freteur pour la brigade du maréchal Châtillon, et à Tinlo pour la brigade du maréchal de Brezé, distant d’un quart de lieu l’un de l’autre. Mais le maréchal de Châtillon fut contraint, par la nécessité des vivres et la misère du pays, de séparer ses troupes en des logements un peu éloignés les uns des autres, ce qui n’apporta pas peu de difficulté le lendemain, comme nous verrons ; car les ennemis s’avancèrent jusqu’auprès de nous pour nous combattre. Le sieur de La Meilleraie en eut le premier l’avis, et les sachant si proche de son quartier rallia les troupes près de lui si à propos qu’ils n’osèrent l’attaquer, et donna avis aux maréchaux de Châtillon et de Brezé qui s’approchaient avec leurs forces : aussitôt lesdits maréchaux montèrent à cheval chacun de son côté, et se joignirent en une plaine pour aller avec bon ordre vers ladite armée du prince Thomas, laquelle avait prit un poste fort avantageux, ayant placé toute leur infanterie dans un petit vallon couvert de grosses haies où ils avaient mis toute leur mousqueterie avec seize pièces de canon fort bien placées, et avaient avancé quinze cents chevaux dans la plaine pour nous attirer dans le gros de leur infanterie qu’ils tenaient cachée dans ce vallon, ce qui nous empêcha d’abord de bien reconnaître leurs forces ; le reste de leur cavalerie était dans une autre campagne par là le vallon derrière leur infanterie. Les maréchaux de Châtillon et de Brézé et messieurs de La Meilleraye s’avancèrent pour reconnaître leur contenance, et se résolurent, après avoir consulté, d’aller droit à eux.

Le maréchal de Châtillon eut un peu de difficulté à se résoudre à donner bataille (le 20 mai), à cause des ordres précis de leur instruction qui portait que l’armée du Roi joignit celle des États ; mais après avoir considéré qu’ils ne pouvaient, ni demeurer longtemps en ce lieu à cause de la disette des vivres, ni passer outre en présence de l’armée ennemie, sans courir le hasard d’en être combattu à notre désavantage, et le courage de toute notre armée qui demandait la bataille avec une ardeur indicible, et ce premier feu de notre nation, qui pour peu qu’on le veuille retenir s’éteint facilement, il consentit à l’avis des autres, qui dès le commencement avaient été portés à combattre. Lors le maréchal de Châtillon donna ordre au sieur de La Meilleraye de faire avancer douze pièces de campagne pour mettre à la tête de nos bataillons, ce qu’il exécuta promptement ; la plaine par laquelle nous marchions étant assez large pour mettre les deux brigades de front, le maréchal de Brezé ayant l’aile droite de l’armée avec toute ses troupes ensemble, et le maréchal de Châtillon la gauche avec une partie des siennes seulement, bien qu’il crût pouvoir prétendre qu’en un jour de bataille, qui est une occasion signalée qui arrive rarement, il devait conserver son droit d’ancienneté et commander l’armée, nous avançâmes en très- bon ordre, l’infanterie au milieu et la cavalerie sur les ailes et pressant les ennemis ; leur cavalerie qui était avancée se retira vers celle qui était derrière leur infanterie, laissant deux escadrons à côté de l’infanterie demain droite et leurs carabins à côté desdits escadrons ; l’aile droite qui était la plus proche des ennemis alla donner hardiment dans le corps de leur infanterie, et nos escadrons de main droite s’avancèrent aussi contre ceux de l’ennemi, M. le maréchal de Brezé à la tête leur montrant le chemin : quelques-uns de ces escadrons ayant été surpris de la grande décharge des carabins et mousqueterie des ennemis, et leurs chevaux épouvantés du bruit et de la fumée de leurs canons, furent renversés sur des bataillons d’infanterie qu’ils mirent en désordre, entre lesquels était le régiment de Piémont qui fut mis en mauvais état, et après ce bruit la fumée du canon s’étant mêlée parmi une grande poussière que le vent élevait, mit quelque désordre
parmi quelques-unes de nos troupes qui ne se reconnaissaient presque plus, aucunes ayant fait leurs décharges contre les nôtres ;mais cela n’empêcha pas que le marquis de Tavannes, à la tête des compagnies des sieurs de Viantes, La Luzerne, Lenoncourt, d’Aumont, La Ferté-Senneterre, Isaut, Beauregard-Champroud, Bouchavane et La Clavière avec une partie de leurs escadrons n’enfonçât la cavalerie des ennemis qui était de leur côté ; le sieur de Charnacé se trouva parmi eux, où il se fit signaler par son jugement et son courage. Le maréchal de Brezé rallia les bataillons qui avaient été en désordre, et les envoya attaquer l’infanterie des ennemis qui était à gauche de leur canon, laquelle ils emportèrent, et lui les soutenait avec le reste de sa brigade qui n’avait point passé, qu’il avait remise en ordre et que le sieur de Montsolins mena. Le maréchal de Châtillon étant à la tête de l’aile gauche, voyant les bataillons des ennemis qui étaient
à main droite de leur canon en bon ordre et en état de faire résistance, fit commandement au régiment de Champagne de les attaquer ; le marquis de Varenne à la tête, la pique à la main, leur montrant le chemin de bien faire, ils y allèrent avec tel ordre et courage qu’ils
battirent franc d’abord un régiment espagnol et le régiment du prince Thomas ; les régiments du Plessis-Praslin, Longueval, Genlis,
Lusignan y donnèrent ensuite et achevèrent de mettre en route l’infanterie des ennemis ; et notre cavalerie de main gauche, le sieur Lambert, maréchal de camp, à leur tête, avec les compagnies des sieurs Moulinet, Brouilly, Cluy, Hocquincourt, Fourrilles, comte d’Ayen, Aubays, Saint-Martin, Asserac, Belin, et les compagnies de carabins d’Arnaud, Bideran, Montbuisson, Villars, couplées en escadron, ne perdit point de temps d’aller droit à la leur, selon l’ordre qu’en avait donné le maréchal de Châtillon ; il y allèrent avec telle hardiesse que quinze cents chevaux des ennemis ployèrent devant eux aux premiers coups de pistolet, et l’escadron de Moulinet trouvant un régiment des ennemis qui commençait à se rallier le tailla en pièces. Messieurs de Vendôme (les ducs de Mercoeur et de Beaufort, fils du duc de Vendôme) se trouvèrent à cette charge, où ils firent paraître l’ardeur de leur courage, s’étant portés très-généreusement ; alors il n’y eut plus qu’à poursuivre la victoire et à tuer.

La compagnie de gendarmes et celle de chevau-légers de Monsieur demeura pour le gros de réserve, le sieur de La Ferté-Imbaut à leur tête ; la contenance ferme de cet escadron donnant de l’effroi aux ennemis, Châtelier-Barlot étant demeuré au quartier du maréchal Châtillon par son ordre très-exprès pour assembler le reste des troupes de sa brigade, ne manqua de s’avancer après plus diligemment qu’il put, mais il ne vint qu’après le combat achevé; il ne laissa pas d’arriver à propos, car si les ennemis eussent fait plus de résis- tance ou se fussent ralliés, ce nouveau renfort nous eût bien aidés. En toute cette action, le grand maître de l’artillerie fit aussi généreusement et judicieusement que capitaine saurait faire, s’étant mis à l’aile gauche, à l’aile droite, et partout où il y eut péril. Il demeura des ennemis sur le champ, et sur le chemin de leur fuite, quatre mille morts ; toute leur artillerie prise avec tous leurs drapeaux, et quelques cornettes aussi. Leur armée était composée de dix mille hommes de pied, trois mille chevaux et de seize canons, avec un bel attirail, commandée par le prince Thomas comme général, et par le comte de Feria, gouverneur d’Anvers, comme mestre de camp général. Le prince Thomas se sauva de vitesse, et le comte de Feria fut pris prisonnier ; le comte de Villerval, lieutenant de la cavalerie du comte de Buquoy, le lieutenant général de l’artillerie, le colonel Alphonse Ladron, Espagnol, le colonel Bronz, Anglais, don Charles d’Autriche, fils d’une bâtarde de l’Empereur, sont prisonniers, et quantité d’autres. En tout cet heureux exploit nous ne perdîmes que deux cents hommes de pied et environ soixante maîtres ; y eut force officiers du régiment de Champagne blessés, deux capitaines, cinq lieutenants et un enseigne du régiment de Piémont ; un lieutenant mort et cinq ou six autres officiers blessés ; Beauregard-Champroud, ci-devant nommé, fut blessé en deux ou trois endroits, et entre autres d’un coup de pistolet dans le bras gauche, qui l’incommoda un peu. Après cette victoire, la poursuite finie, et les actions de grâces ayant été rendues à Dieu sur le champ de bataille, l’armée reprit le soir les mêmes logements ; la plaine où la bataille fut donnée s’appelait Avein, du lieu d’un village proche de là.
Source : Mémoires de Richelieu

La bataille d’Avins selon Jacques de Chastenet de Puységur (1600-1682), mestre de camp du régiment de Piémont

L’armée avant de passer le pont (de Mézières) fut séparée en deux brigades d’infanterie, de l’une desquelles Champagne était le chef, & Piémont l’était de l’autre. Il y avait dans chaque brigade onze mille hommes de pied, soldats effectifs portant piques & mousquets, sans comprendre les officiers, ni les sergents, ni les valets. La brigade de Champagne était celle que l’on appelait la brigade de Monsieur de Châtillon, & celle de Monsieur le Maréchal de Brézé se nommait la brigade de Piedmont. La cavalerie était composée de six mille chevaux, sans y comprendre aussi les officiers & les valets. Tous cavaliers étaient bien armés de bonnes cuirasses et de bonnes tassettes, chacun un casque en tête. On mit trois mille chevaux à chaque brigade. L’artillerie était composée de vingt-quatre pièces de
canon, douze à chaque brigade, & Monsieur de la Meilleraye y faisait sa charge de Grand Maître. Les chariots de vivres, pains & autres munitions nécessaires, étaient aussi complets, & en aussi bon ordre que l’on le pouvait souhaiter. Nous partîmes de Mézières la brigade de Monsieur de Châtillon ayant l’avant-garde, & allâmes camper à deux lieues de là. Le lendemain il nous fallut passer une rivière, dans laquelle les soldats avaient de l’eau jusqu’au nombril. Nous leurs fîmes ôter leurs souliers, leurs bas, & leurs hauts de chausse, qu’ils mirent sur les épaules avec leurs armes, & sitôt qu’ils furent passés, on fit halte pour leur donner le loisir de se rhabiller. Après nous allâmes camper à deux lieues de là avec la brigade de Monsieur de Brezé. Monsieur de Châtillon avec la sienne alla prendre Marche en Famine, qui ne tint que vingt-quatre heures. Nous étions pendant ce temps là dans un quartier qui couvrait le sien. Comme la place eut capitulé, il manda à Monsieur de Brezé de tirer droit à un village qui était proche d’un passage qui conduisait à Liège ; c’est un lieu d’un très difficile accès, où nous allâmes néanmoins loger, laissant un village nommé Autin, distant d’un quart de lieue du nôtre, pour loger la brigade de Monsieur de Châtillon. Nous ne mîmes de ce côté là qu’une petite garde de cavalerie, dans la pensée que nous avions que
Monsieur de Châtillon prendrait ce quartier là pendant la nuit. Néanmoins il n’y vint pas, & Monsieur le Prince Thomas qui commandait l’Armée de Flandre, se logea dans le village. Les députés de Liège vinrent trouver Monsieur de Brezé, qui leur avait envoyé donner avis du lieu où il était, & comme il fallait qu’on passât par un coin de leur païs pour aller à Mastrich, afin de joindre Monsieur le prince d’Orange ; durant le temps qu’il leur donnait audience, & qu’il les trouvait fort fiers, même en volonté de nous empêcher le passage, j’entrai dans sa chambre, & en présence de ces députés, je lui dis : Monsieur, le quartier qui est ici prêt, que vous aviez laisser pour Monsieur de Châtillon, est présentement occupé par le Prince Thomas & l’armée de Flandres. Comment savez-vous cela ? me dit-il. Je lui répondis : Monsieur, voilà deux soldats que je vous amène, qui ont été pris & dépouillés par les troupes qui y sont logées. Aussitôt il se tourna vers les députés, & leur dit : Je ne m’étonne pas si vous êtes si fiers, & si vous apportez tant de difficulté à nous laisser passer, puisque vos bons amis sont si près de vous : retournez vous-en, & moi je m’en vais me battre, & après cela vôtre fierté sera bien abaissée, & je vous assure que nous passerons malgré vous ; au même moment il les fit sortir hors sa chambre,& ils s’en allèrent. Il me commanda de faire battre le second, parce que le premier avait été battu, croyant marcher pour passer le Pas de Liège, en étant plus proche de la brigade de Monsieur de Châtillon. Je fis battre le second, & le dernier tout aussitôt, & prendre les armes.

L’armée fut presque en un instant rangée en bataille, & j’eus l’honneur de l’y mettre, d’autant que celui qui en était Sergent, était lors avec Monsieur de Châtillon, & moi j’en faisais la charge dans la brigade de Monsieur de Brezé, lorsqu’elle était séparée pour aller en bataille, depuis le quartier où nous étions, jusques à celui des ennemis. La plaine n’était pas trop grande pour la brigade de Monsieur de Brezé ; le la séparai en deux lignes, faisant cinq bataillons à la première, & cinq à la seconde ; & sur chaque aile des deux lignes, sept escadrons de cent chevaux chacun, & marchâmes droit aux ennemis. Monsieur de la Meilleraye arriva, qui venait d’avec monsieur de Châtillon, & comme il me rencontra le premier, parce que le m’étais avancé pour voir si la plaine ne se resserrait, ou ne s’agrandissait point, afin que selon les lieux je fisse le front ou plus grand ou plus petit, s’il en eût été besoin, il me dit : Hé, Puysegur, à quoi songe Monsieur de Brezé, de vouloir faire marcher l’armée, il hasarde de se faire battre ; & s’il attend les troupes de Monsieur de Châtillon, nous sommes assuré de gagner le combat. Je lui dis, il faut, Monsieur, que vous parliez à lui, s’il vous plaît, le voilà à la tête de l’armée, dans le milieu, monté sur un cheval qui est si bien caparaçonné. Il alla donc parler à lui, mais il lui répondit qu’il ne voulait rien attendre, qu’il allait droit aux ennemis, & qu’il les battrait.

Dans ce même temps là l’armée de Monsieur de Châtillon parut, qui venait en toute diligence du côté de notre main gauche, qui était celle qu’elle devait tenir en combattant, à cause que Monsieur de Brezé étant en jour de commandement, devait avoir la droite. Comme il approchait de nous, sa cavalerie arrivant la première, je fis de faire à droite aux sept escadrons qui couvraient notre aile gauche, & proche de nôtre infanterie ; & en même temps que celle de Monsieur de Châtillon arrivait, ils prenaient leurs postes. Nous marchâmes droit à Avein. Les ennemis n’étaient point rangés en bataille vis à vis de nous, mais ils étaient retranchés dans de grands chemins, &
dans des champs fort élevés, comme sont tous les villages du pays de Liège. Notre cavalerie s’avançant sur nôtre aile droite, les ennemis
firent une décharge dessus. Il y eut la moitié des escadrons qui prit la fuite, & en fuyant rompit la moitié de l’aile droite de nos mousquets. Nôtre infanterie avançait toujours, & était fort proche de leurs retranchements. Ils tirèrent deux coups de canon chargés à cartouche, dont ils tuèrent dans le bataillon trente ou quarante hommes ; & en blessèrent autant. Nous les enfonçâmes avec l’infanterie, & nous gagnâmes tout le bourg & toutes les avenues. Quand nous fûmes rendus maîtres du bourg, & que nous eûmes passé, leur cavalerie voulut venir à nous ; mais la nôtre chargea si bien à point qu’elle la défit. Dans le temps que le combat se donnait, Monsieur le Prince d’Orange avait envoyé un cornette de la compagnie de Monsieur de Bouillon, avec vingt maîtres, pour savoir où était l’armée de France ; & comme il arriva pendant le combat, lui & ses vingt maîtres furent pris & dépouillés, comme s’ils eussent été ennemis.

Le Prince Thomas perdit la plus grande partie de sa cavalerie & toute l’infanterie qu’il avait menée, avec quantité d’Officiers, Colonels, & Capitaines pris, du nombre desquels était Dom Esteve de Gamara. La bataille ainsi finie & gagnée, nous coupâmes en un lieu où Messieurs de Liège vinrent offrir passage, & les vivres tels qu’on les voudrait prendre dans leur ville. Nous passâmes près de Liège, & allâmes joindre Monsieur le Prince d’Orange à Mastrich. Il vint au camp voir l’armée, qu’il trouva fort leste & fort belle.

 

La bataille d’Avins selon Louis de Pontis (qui fut capitaine du compagnie des Gardes Françaises)

Je suppliai Sa Majesté de me donner quelque emploi, & de me permettre d’aller avec monsieur le maréchal de Brezay en Hollande. (…)
Monsieur le maréchal de Brezay (…) me chargea de lever son régiment, dont il me fit premier capitaine & major, & de plus comme son aide de camp. L’armée de Picardie qu’il commandait alternativement avec monsieur le maréchal de Châtillon, n’était pas moins de 20.000 hommes de pied, & de 6 à 7.000 chevaux. Le dessein des généraux était d’aller assiéger la ville de Namur située sur la Meuse. C’est pourquoi lorsque l’armée en approcha de quatre ou cinq lieues, monsieur le maréchal de Brezay nous envoya à monsieur de Vientais, monsieur de Lansac & moi, pour reconnaître auparavant les ennemis & le dehors de la ville, & nous donna une escorte de 300 chevaux. Nous prîmes au village d’Avein quelques prisonniers, de qui nous sûmes que les ennemis s’avançaient avec toute leur armée sous la conduite du prince Thomas qui en était général, du comte Feria fils du comte de Benevent gouverneur d’Anvers son lieutenant général,& du comte de Buquoy qui commandait la cavalerie. Nous marchâmes toute la nuit, & nous étant avancés jusqu’assez près de Namur, nous laissâmes dans un bois notre escorte, afin de pouvoir nous approcher davantage de la ville, & mieux reconnaître toutes choses. (…)

Nous commençâmes aussitôt à voit l’armée qui passait sur le pont de la Meuse, & nous comptâmes jusqu’à 40 compagnies de cavalerie.
En ayant trop vu & entendu pour n’être pas assurés que ce ne fût l’Armée ennemie, nous retournâmes promptement joindre notre escorte, & regagner le village d’Avain au grand trot ; car il ne faisait pas trop sûr de s’arrêter en chemin, les ennemis ayant commencé bientôt après à détacher quelques pelotons de cavalerie pour battre la campagne,& venir reconnaître notre Armée. Si j’eusse voulu croire Messieurs de Vientais & de Lansac, nous nous fussions arrêtés à Avain pour nous reposer à cause que nous étions extrêmement fatigués ; mais je leur présentai si fortement le péril où ils s’exposaient d’être égorgés par les coureurs, ce qui ne leur eût pas été honorable, que nous continuâmes notre marche jusqu’à l’Armée. Nous fîmes notre rapport à Monsieur le Maréchal de Brezay, qui eut d’abord quelque peine à croire que les ennemis fussent si proches :mais ne pouvant néanmoins démentir nos yeux & nos oreilles, il donna à l’heure même tous les ordres pour que nous ne fussions pas surpris par les ennemis.

Monsieur le maréchal de Châtillon avec toute l’arrière-garde était encore assez éloigné ; & quoique le maréchal de Brezay ne fût pas fâché de commencer la bataille sans lui, il l’envoya néanmoins avertir de s’avancer en diligence. Le maréchal de Châtillon arriva peu
de temps après ; & considérant avec sa froideur accoutumée la posture des ennemis, il dit fièrement aux officiers qui étaient présents ; je me réjouis de les voir si près de nous ; je les aime mieux là qu’à Bruxelles. Les ennemis s’étant emparés du village d’Avein, on fut obligé de disposer notre armée en bataille dans un vallon fort étroit, où nos généraux n’eurent pas peu de peine à corriger par leur habileté le désavantage du lieu. Le maréchal de Brezay prit l’aile gauche, & le maréchal de Châtillon l’aile droite (ndlr : c’est une erreur, Châtillon prit la gauche). Monsieur de Brezay qui me faisait l’honneur, comme j’ai dit, de me témoigner beaucoup de bonté, & qui croyait que j’avais quelque expérience dans la guerre, voulut ce jour-là que je fisse la charge de sergent de bataille ; ce qui m’obligeait à me trouver en divers lieux pour y faire exécuter les ordres des généraux.

Au commencement du combat, les enfants perdus des ennemis repoussèrent les nôtres, qui tombèrent avec assez de désordre sur ceux qui les soutenaient. Leur artillerie qui était postée très-avantageusement pour eux fit en même temps un si grand feu & un tel fracas qu’une grande partie des troupes de l’aile gauche en fut ébranlée. Ce fut alors qu’un officier considérable qui était à cheval proche de moi, & à qui je venais de parler prit tout d’un coup l’épouvante & s’enfuit à toute bride. Ceux qui le virent commencèrent à crier untel s’enfuit. Quoique je le connusse point particulièrement, je fus touché néanmoins de voir que cette seule action était capable de le perdre pour jamais. Et dans l’instant je dis à haute voix à ceux qui l’avaient remarqué ; Non, il ne s’enfuit pas, & il va où je lui ai commandé. En même-temps je lui envoyai un gentilhomme qui était auprès de moi, & à qui je me fiais, pour l’avertir de ce que j’avais témoigné en sa faveur, & l’obliger de revenir sur le champ reprendre son poste & me dire devant tout le monde qu’il avait exécuté l’ordre que je lui avais donné. En effet il revint à l’heure même ; il me parla comme me rendant compte de ce qu’il avait fait, & il eut toute sa vie une parfaite reconnaissance de ce bon office que je lui rendis alors. Nos troupes s’étant rassurées de nouveau après cette première épouvante, & faisant réflexion sur ce qu’on pourrait leur reprocher de s’être étonnés du bruit du canon, & d’avoir plié d’abord, rentrèrent au combat & marchèrent contre les ennemis avec tant de furie, qu’après une résistance opiniâtre qui dura longtemps de part & d’autre, ils furent enfin obligés de lâcher le pied & de nous abandonner le champ de bataille. Je remarquai alors le prince Thomas, qui après avoir combattu avec beaucoup de valeur se retira des derniers. Étant extraordinairement pressé, il fut obligé de sauter par dessus une petite muraille pour se sauver, & en sautant il laissa tomber son chapeau & sa canne, au bout de laquelle ses armes étaient gravées sur une poignée d’or. Comme je le suivais de fort près je ramassai cette canne, & la donnai ensuite au maréchal de Brezay qui en fit quelque temps après présent au Roi. De plus nous poussâmes si vivement le comte Feria son lieutenant général, qu’il fut obligé de me demander quartier en criant, sauve la vie ; rançon de 10.000 écus. Ainsi je le fis mon prisonnier.

Mais quelque grande & signalée qu’ait été cette victoire, elle fut sanglante pour la France, qui perdit un très-grand nombre de braves
gens qui y furent sacrifiés pour le bien général de l’État. On y prit une infinité de drapeaux & de cornettes, & on y fit beaucoup de prisonniers. Le principal était le comte de Feria dont j’ai parlé. Dom Charles, bâtard de l’archiduc Leopold, le colonel Sfondate Italien, le colonel Brons Anglais y furent aussi pris. Pour le prince Thomas & le comte Buquoy, ils trouvèrent leur sûreté dans leur fuite. j’eus un assez grand différent après le combat, avec celui qui commandait les enfants perdus, lequel soutenait que le comte de Feria avait demandé quartier, & que c’était à moi qu’il s’était rendu, & qu’au reste je m’en rapportais au jugement du prisonnier même.