la bataille d’Allerheim (3 août 1645) d’après les témoins

la bataille d’Allerheim (3 août 1645) d’après les témoins

La bataille d’Allerheim par Ramsay, dans les mémoires de Turenne :

« M. de Mercy se retira plus avant dans le pays vers Dinkefpuhel, où il laissa trois ou quatre cents hommes et se campa à trois ou quatre lieues de là derrière des bois. Peu de jours après, l’armée du Roi arriva auprès de Dinkefpuhel et forma le dessein de l’attaquer ; on fit avancer des mousquetaires dans des maisons ruinées et l’on y ouvrit quelque tranchée ; mais avant minuit un Officier prisonnier qui s’était sauvé de l’armée de Bavière, vint avertir M. de Turenne que M. de Mercy croyant que l’armée du Roi s’attacherait au siège de Dinkefpuhel, marchait toute la nuit, et était à deux heures de-là , derrière les bois. M. de Turenne alla promptement en avertir M. d’Enghien qui résolut de laisser tout le bagage avec deux ou trois Régiments de Cavalerie, et de partir incontinent avec toute l’armée, pour suivre M. de Mercy.

On partit à une heure après minuit : M. de Turenne avait l’avant-garde et on traversa. Un bois : M. d’Enghien y était et avait laissé M. le maréchal de Gramont avec son armée à l’arrière-garde. En sortant du bois le jour était déjà assez grand pour voir une petite troupe des Bavarois; et peu de temps après en la poussant, on découvrit quelques escadrons ennemis, lesquels ayant vu la tête de notre avant-garde, se retirèrent en diligence vers le corps de leur année, dont ces troupes étaient l’avant-garde : de sorte que si l’on ne fut pas parti de trop bonne heure, on les eût trouvé dans la marche, et par conséquent en fort mauvaise posture. Ils s’arrêtèrent derrière plusieurs étangs, se mirent aussitôt en bataille, et ayant placé leur canon commencèrent à faire des travaux à leur tête et à se retrancher.

L’armée du Roi se mit aussi en bataille au sortir du bois ; mais elle ne put aller à eux que par des défilés. On fit avancer le canon qui les incommoda assez ; mais le leur qui était déjà placé nous fit beaucoup plus de mal. La journée se passa toute entière à se canonner de part et d’autre avec assez de perte. Le lendemain deux heures devant le jour nous nous retirâmes par le même chemin par lequel nous étions venus : c’était par un défilé dans le bois. L’ennemi ne suivit qu’avec quelque cavalerie, et il n’y eut qu’une escarmouche, quoiqu’il y eut un temps auquel il eût pu défaire une partie de notre arrière-garde. On repassa donc le bois et on alla joindre le bagage auprès de Dinkefpuhel où l’on campa : mais ne jugeant pas à propos de s’arrêter à une si petite Place, on résolut de marcher à Nördlingen d’y arriver avant l’ennemi ; ce qui était fort aisé. Le lendemain l’année partit de bonne heure, et ayant marché deux ou trois heures, arriva vers les neuf heures du matin dans la plaise allez proche de Nördlingen : n’у voyant rien paraître, on résolut de faire halte avec quel­que intention d’y camper, mais pas encore avec ordre de décharger le bagage ni de tendre les tentes. Comme M. de Turenne s’avança dans la plaine avec une petite garde, et que M. le Prince alla aussi se promener fort près delà avec un autre, il tomba sur un parti Allemand qui rodait et em­mena deux ou trois prisonniers qui dirent, que l’armée de l’ennemi passait un ruisseau à une heure de-là pour s’approcher de Nordlingen. M. de Turenne joignit promptement M. le Prince, et ayant appris qu’il n’y avait point de ruisseau entre le lieu où l’ennemi passait et celui où l’on était, on envoya à l’armée pour ordonner que personne ne s’écartât. M. le Prince et M. de Turenne s’avancèrent encore avec peu de gens pour reconnaître et apprendre plus certainement ce que faisait l’ennemi, et s’il continuait fa marche. La plaine est si rare et s’étend si loin, que l’on ne craignait pas de s’avancer avec peu de gens.

Monsieur de Mercy qui commandait l’armée de Bavière à laquelle s’était joint un Corps de six ou sept mille hommes de l’Empereur, commandé par le Général Gléen, étant arrivé sur le bord d’un ruisseau à neuf heures du matin ; et jugeant, comme il était vrai, que l’armée du Roi était campée auprès de Nördlingen que nous voulions assiéger, crut qu’en passant ce ruisseau sans bagage il pourrait avec sûreté s’approcher de Nördlingen , à cause des montagnes et des avantages qu’il pouvait prendre avec l’on armée : il se persuada aussi qu’on ne l’attaquerait point et jour-là, et qu’ainsi il aurait le temps de se retrancher , ce qu’il était accoutumé de faire en grande diligence, n’ayant ordinairement à la suite de son armée d’autres chariots que ceux de munition de guerre et ceux dans lesquels étaient les outils. Il continua donc fa route et se posta à trois ou quatre cents pas du ruisseau sur une montagne, qui, à l’endroit où il l’abordait était аssеz haute, mais qui descendait insensiblement vers un village. Pour se servir du lieu selon la force de son armée et la situation du terrain, il commença à ranger son aile droite composée d’un corps de l’Empereur et de quelques unes de ses troupes, depuis l’endroit de la montagne qui approche le plus du ruisseau jusqu’au village, ayant deux régiments d’in­fanterie et son canon au lieu où commençait son aile droite. Dans l’endroit où l’aile droite finissait, l’infanterie s’étendait en bataille derrière le village, et dans l’action combattit presque toute pour le défendre ; mais au com­mencement il ne fut occupé que par quelques mousquetaires commandés dans l’église et au clocher. Ensuite de l’infanterie qui était sur deux ligne, de même que la cavalerie, l’aile gauche composée de la cavalerie de Ba­vière, et commandée par M. Jean de Werth finissait vers un petit château un peu élevé autour duquel il y avait de l’infanterie qui fermait la gau­che de l’armée, de même que ces deux régiments d’infanterie fermaient la droite. L’espace entre le village et le château était une plaine où se pouvaient bien tenir douze ou treize escadrons. C’est en cet ordre que se mit M. de Mercy, tant pour combattre que pour camper si on n’était pas venu à lui.

Monsieur le Prince ayant vu que l’armée de l’ennemi passait le ruisseau, manda aux troupes de se tenir prêtes à marcher, et étant confirmé par les partis et par sa vue même que l’ennemi ne s’éloignerait pas trop de vouloir com­battre, il passa l’endroit derrière lequel il avait un grand avantage et manda à toute l’armée de marcher. Sur le midi, l’armée s’avança dans cette grande plaine ; et vers les quatre heures du soir on vint en présence : il fallut allez de temps pour s’étendre et se mettre en état de combattre. Ce village qui était devant l’armée ennemie donnait avec raison différentes pensées ou de l’attaquer ou de marcher vers les deux ailes avec la cavalerie seu­lement : mais comme la chose n’est pas assez sure d’attaquer des ailes sans pousser en même temps l’infanterie qui est au milieu, on ne jugea pas à propos, quelque difficulté qu’il y eut à attaquer le village, d’aller au combat avec la cavalerie, sans que l’infanterie marchât de même front : et comme le village était plus de quatre cents pas plus avancé que le lieu où était leur armée, on crut qu’il fallait faire halte avec les deux ailes pendant que l’infanterie combattrait pour emporter les premières maisons de ce village, et s’en rendre maître, ou du moins d’une partie. Pour cet effet, on fit avancer le canon afin qu’on ne fut pas endommagé de celui de l’ennemi, sans l’incommoder avec le nôtre : mais comme celui qui est placé a beaucoup d’avantage sur ceux qui marchent, à cause qu’il faut toujours atteler les chevaux pour avancer, ce qui fait perdre beaucoup de temps, celui de l’ennemi incommodait plus qu’il ne recevait de dommage.

En cette disposition l’infanterie de l’armée du Roi marcha droit au village ; l’aile droite étant opposée à l’aile gauche de l’ennemi dans la plaine, et l’aile gauche à la droite de l’ennemi qui était sur cette montagne, laquelle descendait insensiblement au village.  L’infanterie trouva assez peu de résistance aux premières maisons ; mais quand elle entra plus avant, trois ou quatre régiments de l’ennemi (dont une partie occupait le cimetière et l’église, et l’autre avait percé les maisons) firent un si grand feu, qu’elle arrêta net tout court, et commença à plier : on la seconda d’autres régiments ; et M. de Mercy qui était derrière le village, fit soutenir la sienne par d’autres corps : ainsi le combat devint fort opiniâtre, avec beaucoup de pertes de part et d’autre ; mais moins de celle de l’ennemi, à cause qu’il était logé dans des maisons percées : et même pendant que la première ligne combattait dans le village, la seconde travaillait sur la hauteur. Ces expédients ne réussirent point ; mais ils montrent beaucoup d’habileté et de fang froid dans le général. M. le Prince vint souvent dans le village, y eut deux chevaux blessés fous lui, et plusieurs coups dans ses habits. Il laissa M. le maréchal de Grammont à l’aile droite de sa cavalerie. M. de Turenne faisait aussi ce qu’il pouvait pour faire avancée l’infanterie qui était dans le village proche de son aile. M. de Bellenave, maréchal de camp de son armée, y fut tué : M. de Castelnau maréchal de bataille dans celle de M. le Prince, fut très dangereusement blessé, aussi bien qu’un très grand nombre d’officiers. Dans le fort, et sur la fin de ce combat, M. de Mercy, Général de l’armée de Bavière , reçut un coup de mousquet, dont il mourut sur le champ ; et je crois que quand l’aile gauche de l’ennemi que commandait Jean de Werth avança contre la cavalerie de M. le Prince, qu’on ne savait pas sa mort : le combat avant duré plus d’une heure dans le village, où quelques escadrons étaient employés pour seconder l’infanterie, l’aile gauche de l’ennemi commença à marcher.

On a souvent dit qu’il y avait eu quelques fautes en passant quelques fossés qu’il y avait entre les ailes, mais je ne trouve pas cela considérable ; car toute l’aile droite de l’armée du Roi était en bataille, et voyait devant elle celle de l’ennemi, laquelle en venant au petit pas au combat ne trouva pas grande résistance. Quoique M. le maréchal de Grammont y fit tout ce qui se pouvait, il fut fait prisonnier, n’ayant pu faire le devoir à la seconde ligne, non plus qu’à la première.

Monsieur le Prince qui était fort proche du village, passa à l’aile de M. de Turenne lequel voyant que l’attaque du village ne réussissait point, et que la cavalerie de l’aile gauche de l’ennemi marchait à la cavalerie française, s’avança avec son aile vers la montagne, et ayant parlé un instant avec M. le Prince, il lui dit, que si il lui plaisait de le soutenir avec quelques esca­drons de la seconde ligne et les Hessois, qu’il matchait pour aller à la charge : M. le Prince y ayant consenti, M. de Turenne continua de mon­ter la montagne à la tête du régiment de Flextein. Etant à cent pas de l’ennemi, il vit en se tournant que toute la cavalerie française et l’infanterie qui avait été poussée du village, était entièrement mise en déroute dans la plaine.

Comme M. de Turenne continuait à monter la montagne avec huit ou neuf escadrons de front, l’infanterie que l’ennemi avait aux deux extrémi­tés de l’aile fit une décharge , et le canon eut loisir de faire trois ou quatre décharges, les premières à balle , et la dernière avec des cartouches, dont le cheval de M. de Turenne fut blessé, et il en eut un coup dans sa cuirasse, et une partie des officiers du régiment de Flextein, et le colonel  même, furent blessés avant que de venir à la charge contre un régiment de cavalerie qui était devant lui. Cela n’empêcha pas que toute l’aile étant marchée d’un front, ne renversât toute la première ligne de l’ennemi avec plus ou moins de résistance de quelques escadrons ; et la seconde ligne de l’ennemi soutenant la première qui était renversée, le combat fut fort opi­niâtre : on n’avait qu’un escadron ou deux dans la seconde ligne ; et les Hessois qui étaient à la réserve, étaient un peu loin : cela fut cause que l’on fût un peu poussé, mais sans déroute ; car les escadrons étaient tou­jours en ordre, et même quelques-uns avaient de l’avantage sur ceux de l’ennemi ; mais leur grand nombre l’emportait.

Les Hessois arrivèrent, et M le Prince à leur tête agissait avec autant de courage que de prudence. La cavalerie Weimarienne voyant les Hessois approcher, se rallia, et on chargea tout d’un temps tout le corps de la cavalerie ennemie, qui s’était mis sur une seule ligne; on la rompit ; tout le canon qui était sur cette montagne fut pris, et les régiments d’Infanterie qui étaient avec l’aile droite furent défaits, et le général de l’armée de l’Empereur, nommé Gléen, pris.

D’un autre côté, toute la cavalerie de M. le Prince, première et seconde ligne, et même sa réserve commandée par le chevalier de Chabot, et toute l’infanterie qui s’en était fuie dans la plaine, étant chassée du village, fut entièrement défaite : Jean de Werth laissa suivre la victoire de ce côté là par deux régiments, qui poussèrent nos troupes deux lieues jusqu’au ba­gage, et revint pour seconder son aile droite, ou pour arrêter la déroute. Si au lieu de retourner par le même endroit, en laissant le village à main gauche, ils eussent marché dans la plaine droit à la cavalerie weimarienne et hessoise, l’on n’aurait pas été en état de faire aucune résistance, et le désordre se serait mis très facilement dans notre aile gauche ainsi enve­loppée.

Comme la cavalerie de M. de Werth commença à revenir derrière se vil­lage , le soleil était déjà couché, et la nuit venant incontinent après, let deux ailes qui avaient battu ce qui était devant eux, demeurèrent en ba­taille l’une devant l’autre ; et comme la cavalerie de l’armée du Roi était un peu plus avancée que le village , quelques régiments de l’ennemi qui étaient dans le cimetière et dans l’église se rendirent à M. de Turenne, et sortirent de là sans armes à l’entrée de la nuit, sans savoir que leurs trou­pes n’étaient pas à cinq cents pas de là.

La cavalerie demeura une partie de la nuit fort proche l’une de l’autre dans la plaine, les Gardes avancées de part et d’autre n’étant pas à cin­quante pas l’une de l’autre. A une heure après minuit l’armée des ennemis commença à se retirer, n’en ayant pas plus de raison que celle du Roi, si ce n’est qu’ils avaient perdu leur général : on n’entendit pas beaucoup de bruit, car ils n’avoient pas de bagage: je crois qu’ils n’emmenèrent que quatre petites pièces de canon, tout le rеste qui était douze ou quinze, demeura sur le champ de bataille. A la pointe du jour on ne vit plus personne, et on sût que les ennemis s’étaient retirés vers Donawert, petite ville où il y a un pont sur le Danube à quatre heures de-là. M. de Turenne les poursuivit jusqu’à la vue de Donawert, avec deux ou trois mille chevaux.

L’armée du Roi y eut toute son aile droite battue , et toute son infanterie entièrement mise en confusion, hors trois bataillons Hessois qui étaient à la réserve, et je crois qu’il y eut bien trois à quatre mille hommes de pied tués sur la place. De l’armée de l’ennemi toute l’aile droite fut battue, trois ou quatre régiments d’infanterie qui étaient mêlés avec elle, défaits, deux qui se rendirent dans l’église ; beaucoup de gens tués dans le village, et presque tout son canon pris. Pour parler de la perte des hommes, je crois que celle que fit l’armée du Roi fut plus grande que celle de l’ennemi. M. le maréchal de Grammont fut pris d’un côté, et le Général Gléen de l’autre, et un très grand nombre d’officiers et beaucoup d’étendards : notre cavalerie allemande des vieux Corps, fit très bien, comme aussi les régiments de Duras et de Tracy.

On fut quelques jours sans pouvoir mettre ensemble plus de douze ou quinze cents hommes de pied de toute l’infanterie française. Après avoir demeuré un jour ou deux auprès de Nördlingen, M. le Prince sachant que les bourgeois y étaient les plus forts, et que l’ennemi n’y avait que quatre cents hommes, résolut de l’attaquer : les habitants de la Ville demandèrent à capituler dès la première nuit, et on renvoya la garnison à l’ar­mée de l’ennemi ; mais je crois qu’on retint leurs armes. On demeura sept ou huit jours à Nördlingen, qui est une très grande et bonne ville, où l’on se raccommoda beaucoup : on y trouva des armes, assez de chevaux pour les équipages, des harnois, et beaucoup de médicaments pour les blessés. »

 

La bataille d’Allerheim par le maréchal de Gramont :

« Mais, comme les généraux mangeaient, on vit arriver à toute bride un reître suédois qui venait donner avis que les ennemis n’étaient qu’à demi lieue : ce qui parut si peu possible, et tellement hors de vraisemblance, que la compagnie se mit à rire, et que le duc d’Enghien, en le plaisantant, lui dit : « Tu con­viendras au moins, mon ami, que nous avons affaire à des gens trop sages et trop habiles pour qu’étant aussi prêts que tu nous l’assures, ils n’aient pas mis la rivière de Vernitz entre eux et nous. « Ma foi, Monseigneur, répondit le cavalier, Votre Altesse en croira tout ce qu’elle voudra ; mais si elle veut se donner la peine de venir avec moi à cinq cents pas d’ici, sur cette petite hauteur qui est là à sa gauche, je lui ferai voir que je ne suis ni aveugle ni poltron ; et elle conviendra avec moi que l’armée de Mercy n’est séparée de la sienne que par une plaine unie comme la main. »

Le reître parla si positivement et avec tant d’assurance que l’on commença à craindre qu’il n’accusât juste. Le duc d’Enghien, les deux maréchaux de France et les officiers gé­néraux montèrent à cheval avec quelques esca­drons pour reconnaître eux-mêmes de quoi il était question, et la vérité d’une nouvelle si circonstanciée; et en s’avançant ils trouvèrent que les ennemis se mettaient en bataille, les­quels, ayant la hauteur sur nous, voyaient tous les mouvements de notre armée. C’est là où Mercy et Gleen firent une lourde faute; car s’ils eussent détaché un gros corps de cavalerie avec des débandés à la tête pour gagner huit ou dix pruniers où le duc d’Enghien et tous les gé­néraux s’étaient mis pour observer de plus près le mouvement des ennemis, ils se trouvaient engagés si avant et tellement éloignés du reste de leurs troupes, qu’ils eussent été infaillible­ment pris ou tués. Mais comme il n’est pas dans l’homme de penser à tout, cela ne passa ni par la tête de Mercy ni par celle de Gleen ; et ils ne songèrent, voyant qu’ils allaient donner une bataille, qu’à prendre un poste tout à fait avantageux : à quoi ils réussirent en perfection, car il n’en fut jamais un pareil que celui qu’ils choi­sirent.

Il y avait un village au milieu de la plaine, duquel ils garnirent les maisons et l’église d’in­fanterie ; et pour le soutenir ils levèrent une espèce de retranchement, où ils mirent leur gros corps d’infanterie à la droite et à la gau­che. Il y avait deux petites éminences, sur cha­cune desquelles était un vieux château ruiné ou leur canon était posté : leur première aile de cavalerie, composée des cuirassiers de l’Empe­reur, tenait la droite du village jusqu’au-dessous de l’éminence où était le canon ; l’aile gauche, composée des troupes de Bavière, s’étendait jusque sous l’autre éminence ; et la seconde ligne était dans la distance nécessaire. Ces postes si bien pris n’empêchèrent pas la résolution de les combattre : et comme il se faisait un peu tard, l’on pressait extrêmement les troupes de se former, jugeant bien que si l’on attendait au lendemain, l’affaire deviendrait plus diffi­cile, d’autant que les ennemis achèveraient de perfectionner leur retranchement qu’ils avaient déjà commencé, et qu’alors il serait inattaquable.

Le maréchal de Gramont avait l’aile droite opposée à celle de Bavière : et comme l’on crut qu’il était impossible d’attaquer leur cavalerie, qui se trouvait flanquée de l’infanterie du village et du canon des deux éminences, qu’aupa­ravant l’on ne se rendît maître du village, on résolut de l’attaquer, bien que la chose parût dure et difficile. Marsin et Castelnau furent chargés de cette expédition. Un officier de con­fiance eut ordre, avec quelques autres, d’aller reconnaître un endroit qui d’un peu loin paraissait un défilé entre l’aile gauche des enne­mis et notre droite ; mais ce passage fut mal reconnu par ces messieurs, qui rapportèrent, sans l’avoir vu (le péril d’en approcher de trop près étant manifeste), que c’était un défilé con­sidérable, et par où les escadrons ne pouvaient passer : ce qui fut cause d’un grand malheur ; et peu s’en fallut que le duc d’Enghien ne les fît mettre au conseil de guerre, le cas le méri­tant tout à fait.

Cependant l’attaque du village devenait ter­rible , et le duc d’Enghien ne cessait de tirer des troupes de l’aile droite pour soutenir son infanterie, qui était fort maltraitée et qui pliait de moment en moment : ce que le maréchal de Gramont voyant avec douleur, le fut trouver à toute bride pour lui représenter le grand in­convénient qui en pourrait arriver ; puis s’en retournant à son poste, il vit que les ennemis faisaient descendre de l’infanterie de l’éminence où était leur canon , laquelle commençait déjà à endommager beaucoup les escadrons de notre droite : ce à quoi voulant remédier, il fit avan­cer la seconde ligne, les régiments de Fabert et de Wal, irlandais. Dans cette escarmouche, qui fut très vive, il reçut un coup de mousquet au milieu de son casque, dont il fut tellement étourdi, qu’il tomba sur le cou de son cheval comme mort ; mais il revint à lui peu après, et 1e coup n’ayant point percé, il en fut quitte pour une violente contusion, qui toutefois ne l’empêcha pas d’agir le reste de l’action et de se porter partout où sa présence fut néces­saire.

Dans ce même temps, les deux régiments d’infanterie de Fabert et de Wal chassèrent celle des ennemis, qui incommodait notre ca­valerie; mais dans le même moment il parut un commencement de désordre et de confusion dans le village, le baron de Marsin et le mar­quis de Castelnau ayant été extrêmement bles­sés et contraints de se retirer. Le duc d’Enghien voyant que l’affaire du village allait mal, et qu’elle était presque sans remède, passa à l’aile gauche, qui était composée des troupes de Hesse que le maréchal de Turenne commandait, et trouva en y arrivant que ce géné­ral s’ébranlait pour aller à la charge : et c’est là ou se firent ces belles charges de cavalerie qui ont tant fait de bruit et dont on a tant parlé.

Sur ces entrefaites, l’aile gauche des bava­rois vint charger notre droite, et passa en ba­taille dans l’endroit qu’on avait rapporté être un défilé presque impraticable; ce qui causa tant de surprise et d’épouvante à toute notre ca­valerie française, qu’elle s’enfuit à deux lieues delà, sans attendre les ennemis à la portée du pistolet : chose qui n’aura peut-être jamais d’exemple.

Tout ce que put faire le maréchal de Gra­mont , ce fut de se mettre à la tête des deux ré­giments de Fabert et de Wal, qui ne branlèrent point de leur poste, et qui firent à bout touchant une si furieuse décharge sur la cavalerie enne­mie, qu’elle ouvrit les escadrons qui venaient à la charge, et le maréchal de Gramont pris ce temps là pour entrer dedans avec ce qui lui restait de gens auprès de lui: ce qui ne lui servit pas à grand’ chose, se trouvant enveloppé de toutes parts, et quatre cavaliers sur le corps qui l’allaient tuer, en disputant ensemble à qui l’aurait. Son capitaine des Gardes en tua un, et Hemon, son aide de camp, un autre : ce qui lui ayant donné un peu de relâche, il survint, par bonne fortune pour lui dans le moment, un ca­pitaine du régiment de La Pierre, nommé Sponheim, lequel, entendant nommer le maréchal de Gramont, rallia deux ou trois officiers de ses amis, qui ayant écarté la compagnie le tirè­rent d’intrigue et lui sauvèrent la vie. Le capi­taine de ses Gardes resta mort sur la place, le lieutenant blessé et prisonnier avec lui, le cor­nette et le maréchal des logis tués, et toute la compagnie de ses Gardes, qui était de cent maî­tres, à la réserve de douze qui furent aussi pris ; quatre aides de camp tués, trois de ses pages, et généralement tous ses domestiques qui l’avoient suivi, furent pareillement tués à ses côtés. C’est ce que produit l’affection pour un maître qu’on aime.

Il lui arriva encore un accident assez extra­ordinaire : car le capitaine qui le conduisait le voulant toujours mener au général Mercy, du­quel il ignorait la destinée , ne sachant pas en­core qu’il avait été tué par les premiers mous­quetaires commandés à l’attaque du village , trouva un petit page lorrain du baron de Mercy, âgé de quinze ans , lequel entendant dire qu’on menait le général des français, voulut venger sur lui la mort de son maître : et comme il n’avait point de pistolets , et qu’on menait le ma­réchal de Gramont les rênes de son cheval ra­battues, il sauta sur un des siens et lui tira dans la tète ; mais par bonne fortune ayant été déchargé dans le combat, il ne lui put faire de mal. Les allemands voulurent châtier sévèrement une action aussi noire ; mais le maréchal de Gramont dit que c’était un enfant à qui il voulait qu’on pardonnât, et empêcha qu’il ne fût pistolé sur-le-champ, les allemands étant sans miséricorde pour pareils attentats.

Pendant que les choses se passaient ainsi du côté de notre aile droite, il n’en allait pas de même à celle des ennemis, qui, après un furieux combat, fut entièrement défaite par le duc d’Enghien et le maréchal de Turenne, qui étaient à la gauche. Le général Gleen, qui y commandait, y fut blessé et pris, et un nombre infini d’officiers principaux et de soldats, beaucoup de canons et d’étendards. Le champ de bataille nous demeura avec toutes les marques de la vic­toire : ce que voyant Jean de Werth, qui commandait l’armée de Bavière, et Mercy mort, il ne songea plus qu’à se retirer dans le meilleur ordre qu’il put sur une montagne auprès de Donawert, nommée Schellemberg, qui était déjà retranchée dès le temps du roi de Suède. »

 

Stéphane Thion

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